Rédigé par Audrey Mayer

Il y a environ un an, je découvrais la sublime plume de Karoline Georges grâce à son recueil de nouvelles Variations endogènes. En discutant avec mon ancien collègue Maxime du génie de cette auteure, il m’a révélé qu’il l’avait lui-même découvert grâce à son roman Sous béton. Je m’empressai donc de le lire et je fus encore une fois bouleversée par la profondeur d’esprit de Georges. Puis, j’ai décidé d’acheter ses autres œuvres. Ataraxie n’était plus disponible, mais étant complètement en amour avec Karoline Georges (presqu’autant qu’avec Nelly Arcan), je la contactai par Facebook, comme une fan finie, sans pudeur, et lui demandai s’il ne lui restait pas quelques exemplaires chez elle. Elle m’en envoya un! Je fis un part de mon appréciation de celui-ci sur mon blogue, ICI. Cette année, elle me recontacta pour me dire que je serai heureuse d’apprendre qu’Ataraxie était en réimpression! Effectivement, je sautai de joie! Je peux enfin recommander ce roman et en discuter avec l’auteure. Entrevue.

Q : Depuis combien de temps vous adonnez-vous à l’écriture et qu’est-ce qui vous a poussé vers celle-ci?

R : J’ai commencé à tenir un journal intime dès que j’ai appris à écrire. Je me souviens du moment précis où j’ai décidé de le faire, au dépanneur du coin, devant le kiosque à magazines. J’ai vu un cahier à feuilles lignées, avec un portrait de chaton dessus qui me regardait droit dans les yeux. J’avais huit ans. Une heure plus tard, j’écrivais ma première page. Au fil des ans, mon journal est devenu une forme de laboratoire, où s’entremêlent poèmes, listes, rétrospectives, dessins, idées, grands chagrins et petites joies. L’écriture s’est d’abord déployée là.

Q : Treize ans après sa première publication, Ataraxie retourne sous les presses grâce aux éditions Alto. Les critiques sont unanimes : ce roman est excellent. Avait-il reçu les mêmes émois treize ans auparavant?

R : Oui, Ataraxie a reçu un très bel accueil. J’ai reçu beaucoup d’invitations par la suite, pour toutes sortes d’événements, ici et à l’international. J’ai commencé à rencontrer des groupes d’étudiants au cégep et à l’université. Les échanges autour de ce livre ont été d’une telle richesse que j’ai eu envie de poursuivre mes recherches sur la quête d’identité à travers l’image.

Q : D’où vient l’idée de ce titre aussi obscur? Comment avez-vous découvert ce mot?

R : Comme je m’intéresse à tout ce qui touche à la quête du sublime, j’ai beaucoup lu sur son évolution à travers l’histoire de l’humanité. J’ai découvert le concept en lisant sur le stoïcisme, un mouvement philosophique qui date de la période hellénistique et qui pose la quête de l’ataraxie (ou de l’absence de troubles) comme objectif suprême. Et ça exprime bien l’idéal de la narratrice d’Ataraxie.

Q : Ataraxie exprime la quête du sublime à tous les niveaux, mais particulièrement au niveau physique, par une narratrice perfectionniste. Est-ce que la quête du beau peut être malsaine et névrosée, selon vous?

R : La beauté est dans l’œil de celui qui regarde. J’adore ce proverbe. Et j’y pensais souvent en écrivant Ataraxie. Une quête obsessive et névrotique de la beauté à travers la chirurgie ou quelques diktats esthétiques absurdes révèle davantage une aliénation mentale qu’une réelle perception de ce qu’est la beauté. C’est ce qui me fascinait avec la narratrice. Sa quête de la perfection repose sur des points de repère très rigides. Et j’avais envie de m’amuser avec son système de valeurs. Pour révéler le véritable enjeu sous son sens de la perfection.

Q : Chacun de vos romans offre un choc de lecture éprouvant où il y a une certaine critique sociétaire. Pourquoi?

R : Peut-être parce que mon expérience du monde est très éprouvante! Je m’intéresse à la quête du sublime comme thématique. Mais c’est aussi et surtout un processus créatif. Je transforme en matière littéraire et fictionnelle les rémanences d’épreuves personnelles ou collectives qui me hantent. Le roman est pour moi une équation esthétique et symbolique. Quand je termine un projet, j’atteins une forme de paix par rapport à l’enjeu du texte. Parfois, il y a quelques effets secondaires ludiques dans le processus. Après Ataraxie, peut-être parce que je venais de passer des mois dans ce salon de coiffure miteux à écrire la torture capillaire de la narratrice, j’ai cessé de colorer mes cheveux. J’ai laissé apparaître mon naturel, en poivre et sel, sans aucun complexe.

Q : Quelle a été votre plus belle rencontre artistique (avec un livre, un auteur, un lecteur ou autre) ?

R : Les belles rencontres sont nombreuses. Mais comme il est question d’Ataraxie, à l’époque, je venais de découvrir une de mes auteures préférées : Chloé Delaume. Chloé a inventé une langue fulgurante. Son écriture est d’une singularité absolue. Sa liberté est un appel au dépassement de nos limitations littéraires. Et son humour est tout aussi foudroyant. J’ai eu un tel coup de foudre en découvrant son travail au moment où je venais de publier mon premier roman que j’ai eu envie de lui offrir le mien. Je lui ai fait parvenir La Mue de l’hermaphrodite et elle l’a fait publier en France quelques années plus tard, aux éditions ère. J’aime Chloé Delaume d’un amour inconditionnel. Et chacune de ses œuvres est une fête pour moi.

Q : Avez-vous d’autres projets littéraires en cours de route?

R : Je termine en ce moment l’écriture d’un roman à paraître cet automne, intitulé De synthèse. Je m’intéresse encore à l’obsession de l’image, thème central d’Ataraxie. Mais cette fois-ci, la narratrice est littéralement une image en devenir. Elle existe essentiellement à travers son avatar numérique, et doit composer en parallèle avec une épreuve familiale.

Q : Outre la littérature, quelle(s) forme(s) d’expression vous intéresse(nt) ?

R : Mon processus de création allie photographie, vidéo, modélisation 3D, création sonore et littérature. On peut découvrir une partie de mon travail sur mon site web : karolinegeorges.com

Malgré la dureté de ses thèmes, on prend vraiment plaisir à lire les textes coups de poing de Karoline Georges, car ce qui s’en libère est d’une luminosité aveuglante.

Œuvres :

  • La Mue de l’Hermaphrodite, chez Leméac (roman)
  • L’Itinérante qui venait du nord, chez Leméac (roman jeunesse)
  • Sous béton, chez Alto (roman)
  • Variations endogènes, chez Alto (Nouvelles)
  • Ataraxie, chez Alto Coda (roman)