Régidé par Audrey Mayer

Étrangement, je participe à un club de lecture secret cet été (un genre de get together entre ami(e)s), mais c’est un secret: ne dites pas que je vous en ai parlé! C’est grâce à celui-ci si j’ai découvert la plume de Katherine Raymond. Depuis, Matricide me hante à chaque jour au même titre que m’a hanté Putain de Nelly Arcan ou Bonjour tristesse de Françoise Sagan. Parfois, j’ouvre le livre au hasard juste pour m’abreuver à sa prose. Il y a de ses oeuvres qui restent, qui s’imprègne en vous. Sous le charme, j’ai contacté l’auteure pour lui poser quelques questions. Entrevue.

 

Q : Depuis combien de temps vous adonnez-vous à l’écriture et qu’est-ce qui vous a poussé vers celle-ci?

R : J’ai toujours été proche de la littérature, ce fut toujours pour moi une façon d’accéder au monde,  mais mon entrée dans l’écriture s’est concrètement produite au moment de l’écriture de Matricide. Lors de mon doctorat en médecine, j’ai dû mettre de côté cette passion que j’avais des lettres, et ce, pendant de nombreuses années. C’est suite au suicide de ma mère que la littérature s’est de nouveau imposée. Il m’a semblé que seule la littérature pouvait me permettre de réellement regarder et exprimer la réalité et la violence des événements. Les lettres donnent des droits que la vie refrène.

Q : Vous avez choisi l’autofiction comme genre pour votre premier roman ainsi que ce qu’on appelle dans le jargon “la littérature de l’intime”. Qu’est-ce que vous aimez de ces genres particuliers?

R : Ce n’est pas que j’aime ce genre en particulier, c’est à la fois pour des raisons personnelles et rhétoriques que j’ai fait ce choix. D’abord, il était important pour moi, du fait de mon histoire réelle, de garder un lien avec la violence des mots. Si l’histoire racontée n’est pas la mienne, la violence, elle l’est et c’est une violence qui est difficilement admissible dans le réel que ce soit au niveau personnel, relationnel ou sociétal. Même en psychiatrie, milieu dans lequel je travaille, la souffrance psychique se doit d’être réprimée, on vit beaucoup dans une logique du rétablissement. Dire la violence était une façon pour moi de rétablir la vérité de l’expérience.

Également, le thème principal du livre est une contestation des impératifs de catégorie et des images totalitaires à travers desquelles nous tentons trop souvent d’envisager autrui. Des concepts que l’on veut simples et sans contradictions, la mère aimante, le malade impotent, la jolie fille, le médecin sans faille …. Des concepts qui enferment l’autre dans une compréhension très éloignée de sa réalité. L’autofiction reproduit cette tendance à vouloir catégoriser (le vrai du faux) au détriment de l’oeuvre. Le choix de la forme de l’autofiction est en fait un métatexte sur le thème de cette contestation, je déplore toute cette énergie perdue (particulièrement lorsqu’il s’agit d’oeuvres écrites par des femmes) à tenter de départager le vrai du faux. Personnellement, je n’y accorde aucune importance.

Q: Vous avez été parrainée pour écrire votre livre, n’est-ce pas? Par qui et dans quel cadre?

R: Le livre n’aurait sans doute jamais vu le jour si ce n’était du programme de parrainage de l’UNEQ. J’avais envoyé quelques pages d’écriture sur le thème de Matricide au programme de l’UNEQ un peu comme on envoie une bouteille à la mer. Sans trop y croire. Quand j’ai appris que je serais parrainée, et ce, par Élise Turcotte – femme et écrivaine admirable, je tiens à le mentionner – j’ai tout mis de côté, la médecine, mon travail, pour me consacrer à l’écriture du roman.

Q : D’où vient l’idée de ce titre aussi obscur? Comment avez-vous découvert ce mot?

R : Matricide veut dire: tuer la mère. Une des questions que pose le livre est comment aimer celle qui a tué sa mère, lorsque celle-ci est à la fois bourreau et victime, la mère que j’ai aimée. Il y a également un deuxième sens au titre, pour pouvoir aimer cette mère, il faut pouvoir accepter de regarder réellement sa douleur, sa violence; “mettre à mort” cette image de la mère aimante et sans faille. Cette image est un mensonge, mensonge qui a sans doute rapproché le suicide.  Le matricide de la mère idéalisée est en quelque sorte la lettre d’amour que j’aurais voulu écrire à ma mère de son vivant. Savoir l’aimer avec sa part sombre, sa vérité, qu’elle n’ait pas besoin de mentir, de mourir.

Q : Pouvez-vous nous décrire la relation dysfonctionnelle qui s’installe entre la narratrice et sa mère au fil des pages?

R : Je ne dirais pas que la dysfonction s’installe, je dirais plutôt qu’elle y est dès le départ. Dans le livre, la maternité est perçue sous sa forme fantasmée, l’enfant devient une possibilité de sauvetage, ce qui rend de part et d’autre la relation impossible. Les personnages sont aux prises avec ce dédoublement idéalisé d’eux-mêmes, dans cette optique ils ne peuvent que décevoir et l’amour dont ils font preuve est sans cesse mis en échec par leur besoin de se protéger de cette trop grande déception, la douleur de ne pouvoir être la “bonne” mère ou la “bonne” fille.

Q : On vous a beaucoup comparé à Nelly Arcan. Vous sentez-vous près de son oeuvre?

R : Certes, force est d’admettre qu’il y a un certain écho au niveau des thématiques, et puis, la comparaison est flatteuse, c’est une écrivaine que j’admire pour son oeuvre. Par contre, la question de l’image est abordée différemment. Il n’est pas ici question de l’image dans le sens de la beauté physique, mais plutôt du poids des stéréotypes. Contrairement à Nelly Arcan, il n’y a pas de recherche effrénée de la beauté chez les personnages, la beauté est quelque chose qui arrive, ou pas, une idée construite par les autres, une sentence, comme le sont d’autres stéréotypes.

Aussi, je trouve qu’il y a quelque chose de malsain dans le fait d’établir si facilement cette comparaison. Une jeune femme qui écrit doit quasi automatiquement être ramenée à une autre jeune femme qui écrit, comme si nous étions des versions d’une seule créatrice plutôt que des créateurs avec des esprits originaux. Cette obsession de comparaison me semble moins prononcée lorsqu’il s’agit d’écrivains et témoigne, à mon avis, du fait que la littérature des femmes continue d’être considérée comme une littérature moindre. Dans l’imaginaire collectif, le grand génie demeure un homme.

Q : J’ai appris que vous aviez une dent contre le terme “autofiction” et ce qu’il véhicule. Pouvez-vous nous en dire plus?

R : Ici encore, je crois que le terme autofiction est facilement accolé à l’écriture des femmes. C’est un terme théorique qui à la base ne revêtait pas de connotation négative, mais qui actuellement est lié au débat qui oppose la Littérature (fiction pure) à la petite littérature (vécu). J’ai volontairement utilisé cette forme en sachant qu’il serait aisé de présumer que j’écrivais plus ou moins strictement sur mon vécu, que je faisais de l’intime plutôt que de l’universel. “De tendre le piège”, permet de continuer de mettre l’accent sur ces automatismes qui à mon avis sont excessivement pernicieux dans notre perception de la littérature des femmes et de sa portée; les écrivains me semblent accéder plus aisément à l’universel.

Q : Quelle a été votre plus belle rencontre artistique (avec un livre, un auteur, un lecteur ou autre) ?

R : Simon Roy, Ma vie rouge Kubrick. C’est son livre qui m’a donné l’audace d’utiliser le genre “controversé” de l’autofiction. Son livre démontre qu’il y a possibilité de continuer de penser la littérature au moyen de la fiction de soi. C’est également les mots de la dédicace du livre, de par leur infinie justesse, qui m’ont donné l’angle d’approche de Matricide. “À ma mère, merci pour tout, merci malgré tout.” C’est aussi un auteur et un lecteur généreux, la lecture qu’il a fait de Matricide, a été pour moi un des plus beaux “salaire” d’écrivain.

Q : Quelles sont vos principales références, inspirations (littéraires ou autres)?

R : Je suis, comme sans doute nombres d’écrivains de ma génération, un bouillon de culture post-moderne. J’ai grandi avec les oeuvres de Beigbeder, Despentes, Bret Easton Ellis, Nelly Arcan, les films de genre, la violence sans concession des mots et des images. C’est pour moi une sorte d’exutoire, en opposition à l’hypocrisie. Actuellement, je dévore les oeuvres de Sara Stridsberg, l’amoralité des thèmes abordés se trouve chez elle sublimée par un usage novateur et impeccable de la forme.

Q : Avez-vous d’autres projets littéraires en cours de route?

R : Plusieurs! Trop? En parallèle de mes études postdoctorales en psychiatrie, j’ai entrepris une maîtrise en création littéraire à l’UQAM. Je peaufine également un texte pour un numéro prochain de la revue Moebius, une histoire de petite fille animale! Je collabore en tant que chroniqueuse culturelle et littéraire au blogue Les Méconnus et La Recrue du mois. Finalement, je ferai partie d’une résidence d’écrivains qui sera annoncée sous peu, un projet complètement éclaté, qui se déroulera cet automne. Il s’agit d’une nouvelle résidence d’écrivains qui se tiendra à Valcourt.

Q : Outre la littérature, quelle(s) forme(s) d’expression vous intéresse(nt) ?

R : Plusieurs! Trop? 🙂 Photographie, musique, dessin (j’illustre mes propres fanzines!), cinéma, théâtre…

 

Je recommande Matricide à tous les amoureux et amoureuses de la littérature écrite par des femmes fortes comme Delphine de Vigan, Virginie Despentes, Suzanne Jacob, Nelly Arcan, Annie Ernaux, etc. Katherine Raymond s’inscrit indubitablement dans cette lignée.