Rédigé par Marie-France Dutil Bourassa

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Je suis officiellement libraire à temps partiel chez Carcajou depuis quelques mois seulement. Ceci dit, j’ai la chance de recevoir des recommendations de lecture de toutes sortes de clients, des plus petits jusqu’au plus grands et de la part de mes talentueux collègues qui ont tous des goûts différents. Personnellement, je lis beaucoup de littérature québécoise. C’est pour cette raison, que mon collègue m’avait donné la mission cet hiver de trouver quelques romans d’auteures québécoises de moins de 35 ans qui en sont à leur premier roman. C’est de cette façon que je suis tombée sur le roman de Marie-Hélène Larochelle. La quatrième de couverture m’a intriguée… mais j’étais bien loin de m’imaginer à quel point ce roman allait me marquer et me troubler. Un couple qui veut adopter et fonder une famille, n’est-ce pas normal? Et pourtant, l’adoption de Daniil et Vanya ne seras pas de tout repos. Bref, « Daniil et Vanya » n’est pas un conte de fées, mais il m’a fasciné avec toute son étrangeté.

Q : Depuis combien de temps vous adonnez-vous à l’écriture et qu’est-ce qui vous a poussé vers celle-ci?

R :  Je suis venue à l’écriture par le dessin. Je ne suis pas spécialement douée : dessiner me servait surtout à me raconter des histoires. L’écriture m’a permis de prendre le relais de ce loisir d’enfant, mais j’ai mis des années à m’y mettre vraiment, parce qu’il me fallait avoir le temps. Je ne suis pas capable d’écrire par bribes : je dois avoir le temps de ne faire que ça de mes journées.

Q : Comment vous est venue l’idée de ce roman?

R : L’idée m’est venue en 2013, je suis tombée coup sur coup sur un article et un reportage sur les remises en adoption. J’ai été très touchée par la détresse, tant celle des parents que celle des enfants, qui se trouvait derrière une telle décision. Je voulais réfléchir à ce qui pouvait pousser une famille qui s’était tant désirée à éclater. Je me suis ensuite mise à faire beaucoup de recherches sur le sujet pour préparer le roman, et en particulier sur les situations impliquant la Russie.

Q : Comment avez-vous vécu ou réalisé la transition entre votre rôle de chercheuse universitaire et ce nouveau chapeau d’auteure de fiction?

R : À l’université, les professeurs ont droit à une année sabbatique tous les 7 ans. Ca demeure un privilège incroyable : c’était l’occasion de me lancer dans l’écriture de fiction (je n’avais pas envie d’écrire un autre essai universitaire, je sentais que je n’avais pas d’énergie pour ça à ce moment). Écrire un premier roman demeure une grosse prise de risque: ça demande énormément d’investissement pour le mener à terme et il n’y a aucune garantie que ce sera publiable. J’avais le luxe de pouvoir tenter l’expérience sans que ma vie ou ma carrière n’en dépende, je n’allais pas manquer cette chance.

Q: Dans “Daniil et Vanya” le personnage principal, Emma, tient absolument à fonder une famille. Elle a vécu des situations difficiles qui l’ont plus ou moins forcée à se tourner vers l’adoption pour fonder une famille avec son mari Gregory. Pourquoi avoir choisi de parler d’adoption dans ce roman? (Est-ce un sujet proche de vous?)

R: Oui, c’est un sujet qui me touche, auquel je réfléchis depuis longtemps pour les questions d’attachement qu’il implique. Je suis également sensible aux problématiques qui touchent la maternité, même si elles ne se rapportent pas à ma propre expérience. Les schémas familiaux troubles, obliques, m’intéressent parce qu’ils invitent à l’approfondissement, à la remise en question de soi. Aucune famille n’est vraiment lisse, ce sont ces failles qui m’inspirent.

Q : Dans le cadre de vos recherches universitaires, vous avez travaillé sur la violence dans la littérature contemporaine.  De quelle façon vos recherches ont-elles teinté ce premier roman?

R: Je ne peux enseigner que ce que j’aime. Je ne peux lire que ce que j’admire ou crains. C’est à la fois une force et une limite. Je suis venue à la lecture tard : ce qu’on me proposait comme lecture d’enfant ne me correspondait pas. Il a fallu que je rencontre les livres de Stephen King pour commencer à aimer lire. Depuis, j’ai dévoré tout ce qui touche les registres de la violence, de l’horrible, du noir, du trouble. Mon intérêt s’effrite dès qu’on touche au fantastique par contre. Ma recherche universitaire correspond à ces humeurs, à cette passion. Cependant, je n’avais pas l’intention d’écrire un roman violent, mais je n’ai pas pu y échapper : comme je m’endors chaque nuit en espérant bien dormir, mais ne fais finalement que des cauchemars !

Q : Emma, la mère adoptive des jumeaux adoptés et le personnage principal du roman, est un personnage auquel il est difficile de s’attacher. Elle est plutôt snob, éduquée, vivant une vie luxueuse, (etc). Contrairement à plusieurs romans, il est difficile pour le lecteur de s’attacher au personnage principal. Est-ce que c’était votre intention en créant ce personnage?

R : Pour ce roman, je voulais créer à travers l’écriture, l’esthétique, une vision du monde. Le roman est écrit à la première personne et place en son centre Emma. C’est donc sa vision du monde qui est dominante et que je devais construire à travers un style, que je devais lui offrir. Emma est visuelle, elle comprend le monde en le codant, en l’étiquetant. C’est un personnage snob, bourré de préjugés, et d’attentes bien spécifiques, néanmoins on veut suivre son histoire, savoir ce qui va lui arriver, d’une façon presque perverse. Je voulais jouer avec le côté voyeur de chaque lecteur. Il fallait que le style participe à cette construction.

Q : La fin du roman laisse quelques questions en suspens. Était-ce intentionnel de laisser certains doutes et certaines questions… Sans affirmations et sans réponses claires à la fin de votre manuscrit

R : Plusieurs lecteurs m’ont dit être agacés par la fin qui laisse plusieurs réponses en suspens. Je comprends. J’ai, bien sûr, mes réponses à ces questions, c’était nécessaire pour construire la cohérence, même si je ne révèle pas ces conclusions. Néanmoins, je n’ai pas écrit un roman policier ; le but n’était pas de résoudre une enquête, de figer une histoire. Le roman raconte une famille et les histoires familiales par définition n’ont pas de résolution.

Q : Quelle a été votre plus belle rencontre artistique (avec un livre, un auteur, un lecteur ou autre) ?

R : Audrée Wilhelmy est l’auteure dont je me sens la plus proche. C’est à la fois une amie et une écrivaine que j’admire beaucoup. Plusieurs de mes étudiants gradués travaillent sur ses œuvres depuis qu’ils les ont découvertes dans mes cours. Elle a une esthétique et une vision du monde que je trouve très puissantes. C’est pour moi une des voix les plus fortes dans la littérature québécoise aujourd’hui.

Q : Quelles sont vos principales références, inspirations (littéraires ou autres)?

R : Je suis professeure de littérature alors je pourrais vous lister des influences pendant des jours. Louis-Ferdinand Céline, Réjean Ducharme, Nelly Arcan, Jacques Chessex, sont ceux qui influencent le plus ma recherche universitaire, ceux qui m’ont donné envie de devenir professeure. Ce qui me pousse à écrire c’est autre chose. J’écris pour me divertir, j’écris ce qui d’abord me plait. Je me raconte des histoires. Il y a aussi un certain plaisir sado-masochiste dans l’écriture. Le plaisir de se faire mal. Il y a une souffrance jouissive dans l’acte d’écrire.

Q : Outre la littérature, quelle(s) forme(s) d’expression vous intéresse(nt) ?

R : L’art. Francis Bacon, Shary Boyle, Hans Ruedi Giger, sont ceux dont l’esthétique m’inspirent le plus. J’ai une admiration sans bornes pour ces artistes, j’envie leur imagination.

Q: Voici une question d’un point de vue plus personnel cette fois. Vous êtes professeure à l’Université de York (université bilingue située à Toronto), vous faites donc aussi des recherches universitaires et vous avez une famille. Comment s’est déroulée l’écriture de votre premier roman dans ce contexte? C’est tout de même impressionnant!

R: J’ai quatre enfants de moins de 10 ans, si on ajoute à cela ma carrière universitaire, il est évident que mes journées sont chargées ! La rédaction me plonge dans un état hypnotique qui est très reposant. Le monde autour de moi disparaît, je ne vois plus rien, n’entends plus rien. Je suis incapable de faire de la relaxation ou du yoga, c’est l’écriture qui m’offre cette fuite.

Q: Daniil et Vanya est votre premier roman. Avez-vous d’autres projets d’écritures pour le futur? Si oui, dans quel univers vont-ils se dérouler cette fois? Les lecteurs veulent savoir!

R: Oui, j’ai commencé à écrire un deuxième roman. Il y sera question de natation et de la relation singulière qui peut s’établir avec le coach…. Je veux faire mieux que pour le premier. Je veux le résultat plus trouble encore, plus abouti au niveau de la violence. On pense que ce sera plus facile la deuxième fois, mais ce n’est pas le cas. C’est comme faire un deuxième enfant : on pense qu’on sera préparé, puis il s’avère qu’il ne fait pas les bêtises du premier et tout est à recommencer.

 

Je vous conseille donc fortement ce roman de Marie-Hélène Larochelle. Je n’ai pas eu vent ou lu beaucoup de romans qui abordaient le sujet de l’adoption internationale. C’est un roman très bien maîtrisé qui continue de m’habiter et qui fait partie de mes gros coups de coeur pour l’année en cours.