En effet, le triste état de mon exemplaire n’est nullement représentatif du plaisir que j’ai eu à lire ce roman déroutant à souhait publié chez Gallimard. En effet, j’ai été séduite par l’humour grinçant de l’auteur de cette page d’histoire alternative.

Un dossier documentaire sur un certain Eugene Allen, auteur de l’œuvre phare Hystopia mettant en scène le retour de vétérans du Vietnam, ouvre le roman. Des notes de l’auteur et de l’éditeur, des témoignages de contemporains ainsi que des fragments de journaux intimes sont présentés pour rectifier des faits évoqués dans Hystopia, étoffer la description du processus de « repliement » des traumatismes des soldats, documenter l’enfance de l’auteur… Cette mise en abyme met la table pour lire le fameux roman phare, coincé en sandwich entre deux parties documentaires.

Le processus de « repliement » est au cœur du roman : brièvement, il s’agit de rejouer le traumatisme vécu pendant la guerre en administrant une drogue pour « replier » le souvenir traumatique, le faire disparaître de la mémoire et permettre aux vétérans de reprendre le cours de leur vie… dans le meilleur des cas. En effet, la tentation de connaître la vérité reste intacte; des soldats mal repliés sèment le chaos à travers le pays; il est possible de se « déplier » à divers degrés en ayant des orgasmes ou en se plongeant dans l’eau froide; les souvenirs repliés en replient d’autres avec eux; une brigade gouvernementale chasse les mal repliés et doit se « plier » à un credo de règles étranges…

On apprend à apprivoiser ce monde dans lequel le président Kennedy a survécu à la tentative d’assassinat de Lee Oswald en suivant un duo d’agents de la brigade ainsi qu’un mal replié en cavale. Pépites d’ironie et d’humour noir nous régalent, de même que les splendides descriptions de la nature faites par Means.

Les sommités scientifiques concèdent aujourd’hui que la beauté de la thérapie par repliement réside justement dans le fait que ses praticiens, exaltés par l’ampleur du projet et par la survie postassassinat de Kennedy, avaient héroïquement admis, d’emblée, que ce traitement n’était qu’un rêve, un concept fumeux et même absurde, et que là justement résidait sa folle efficacité. Le paradoxe, c’est qu’en réalité le traitement était souvent efficace, et qu’il était partiellement bidon de le proclamer bidon. (David Means, L’été de la haine, p. 35)

Une belle trouvaille pour les lecteurs aimant sortir des sentiers battus et oser l’expérimentation. Utopie et dystopie à la fois, comme présenté sur la quatrième de couverture, l’oubli étant ici à la fois une bénédiction et une malédiction.

L’été de la haine

David Means

Gallimard

https://bit.ly/2P8FP1P

– Karine Gordon-Marcoux